Psychanalyste
Psychanalyste


Flavia Goian


Leçon XVII (26 mai 1954) Ecrits techniques de Freud

 

Séminaire d'été de l'Association Lacanienne Internationale - Espace Reuilly 24,25,26,27 août 2016

 

 

 

Dans cette leçon, Lacan prend pour cible de son talent interprétatif, Michael et Alice Balint et leur théorie de la relation d’objet concentrée dans la notion d’« amour primaire ». L’intérêt que Lacan manifeste pour les théoriciens de la relation d’objet comme Balint n’est pas tant lié à leur succès qu’à leurs échecs, à l’étrange dilemme dans lequel ils se trouvent plongés, aux difficultés théoriques qu’ils rencontrent à un moment  donné, bref à leurs impasses. Une telle stratégie de lecture apporte des perspectives intéressantes à Lacan, qui n’a jamais cessé de lire ses contemporains même les contributions les moins connues à la théorie psychanalytique. Mais Lacan porte un intérêt tout particulier aux théoriciens de la relation d’objet. Leurs travaux avaient gagné une certaine célébrité, en particulier en Angleterre et aux Etats-Unis, constituant un obstacle considérable avec lequel il fallait compter et qu’il fallait surmonter dans son effort pour revivifier les travaux de Freud. C’est donc avec une certaine ferveur qu’il s’intéresse au livre de Balint.
La tentative de Lacan est de restituer à la théorie psychanalytique la dimension de l’intersubjectivité qui s’est perdue ou a été occultée par les partisans de la théorie de relation d’objet. Si cette question n’a jamais été très éloignée de la pensée de Lacan, elle  apparaît avec évidence dans ses premiers séminaires.


Le problème spécifique sur lequel Lacan focalise son attention en se penchant sur le travail de Michael et d’Alice Balint, c’est la distinction qu’ils établissent entre l’amour primaire et l’amour génital. Ces termes tendent à rendre les deux façons totalement différentes par lesquelles l’individu se pose par rapport à l’autre.


Ayant hérité de Ferenczi la fascination pour tout ce qui a trait aux relations interpersonnelles, et plus particulièrement, la relation entre analyste et analysant au sein de la cure, leur travail touche à l’intersubjectivité dans la mesure où ils tentent d’examiner les origines, les limitations et la dynamique de la réciprocité qu’implique une relation entre sujets. Pourtant, leur point de départ, la relation paradigmatique qui donne son orientation à toute leur approche, est une relation totalement dénuée de toute conscience intersubjective. C’est ce qu’ils désignent sous le nom d’amour primaire. C’est le type de relation qu’ils considèrent comme étant la plus fondamentale, la plus primitive, la plus primordiale entre les individus. Et, pour cetteraison, ils en font la pierre angulaire de leur  théorie. Tous leurs développements théoriques ultérieurs trouvent ici leur origine et en deviennent une espèce d’extension.

Théorie-technique


Cette leçon est la première d’une série de leçons qui seront consacrées au livre de Balint, Primary Love and Psycho-analyticTechnic, présenté avec une assez grande clarté, par W. Granoff. Lacan choisit de mettre à l’étude cet ouvrage non seulement pour des raisons circonstancielles (la récente parution, en 1952, de l’édition anglaise du livre de Balint), mais aussi pour le caractère authentique de la démarche de Balint en ce qui concerne la relation entre théorie et technique. Car, nous dit Lacan, « il est bien beau de dire que théorie et technique, c’est la même chose, mais alors profitons-en ! »


En effet, Lacan remarque que certains brillants théoriciens ne savent pas toujours ce qu’ils disent lorsqu’ils se réfèrent à leur pratique. Au contraire, il y a chez Balint, d’une part, un accord entre théorie et technique qui nous donne un accès assez direct à son expérience, d’autre part, celui-ci a formulé lui-même une forte préoccupation pour la relation entre théorie et technique, déplorant le retard de la théorie à rendre compte de la finesse et de la sophistication de la technique au point où elle en était à son époque. (p. 353 bas de page.)« Par beaucoup de côtés il nous est proche, souligne Lacan, manifeste des orientations qui convergent avec certaines exigences que nous sommes arrivés à formuler sur ce que doit être le rapport intersubjectif dans l’analyse ».


Dans un article de son livre intitulé « L’évolution des buts et des techniques thérapeutiques en psychanalyse », prenant l’exemple du patient qui reste silencieux au cours de la séance, Balint déploie plusieurs modes d’intervention possibles de l’analyste : de l’insistance de Freud à vaincre la résistance, qui passait parfois par la pression du front avec les mains (lire le passage p. 291-293), à l’analyste qui formule à la place du patient ce que le patient gardait pour lui « vous vous êtes préoccupé par des fantasmes concernant ma vie privée ou certaines de vos activités sexuelles (« interprétation de contenu ») ou à l’analyste qui essaie de relier les diverses occasions où le patient est resté silencieux dans le passé (« l’interprétation du transfert ») pour en venir, enfin, à sa proposition qui est celle de créer « une atmosphère appropriée pour le patient, a properatmosphere, afin que celui-ci ait la possibilité de se laisser aller ». Du point de vue de cette dernière proposition, la proposition de Balint, le silence apparaît comme provoqué non pas par le transfert du patient, ni par le contre-transfert de l’analyste, mais par une interaction entre les deux. Balint conçoit donc la relation analytique comme une relation d’objet. Lacan évoque la création de cette atmosphère convenable – en quoi consiste,pour Balint, la fonction opérante de l’analyste dans l’analyse – en critiquant une expérience qui ne passe pas par la parole, mais qui « hésite dans l’indicible » (p. 368).


One-Body psychology – Two-Body psychology


Balint conçoit l’analyse comme interaction entre deux personnes, mais critique l’absence d’un appareillage théorique à même de rendre compte du « développement et des transformations subtiles de cette relation d’objet » : « Nous nous laissons entraîner à la décrire dans nos termes habituels centrés sur l’individu », préjugé lié au modèle biologiquede Freud, qu’il critique sous le terme de One-Body psychology (psychologie adaptée à une personne) ; alors qu’il s’agit essentiellement d’une situation à deux personnes. Faisant une analogie avec la géométrie projective, Balint dit, en quelque sorte, « on rabat les deux dimensions de la relation analytique sur une seule ligne » (p. 293). A cette One-Body psychology, il oppose une Two-Body psychology, en référence à un article de Rickman, qui affirme la nécessité qu’il y ait autant de psychologies que d’individusconcernés. « Ainsi – dit Rickman – nous pouvons parler d’une psychologie à une personne, à deux personnes, à trois personnes, à quatre personnes et à un plus grand nombre de personnes. » (réf. note de bas de page, p. 293)
La position de Balint part d’une intuition juste, en ce qu’elle opère la critique de ce qu’il appelle le parti pris biologique de Freud, qui met l’accent sur l’individu, pour lui opposer une conception fondée sur la relation à l’autre. Sans doute, Lacan a-t-il été sensible à cet aspect de la démarche de Balint ; mais, à la différence de celui-ci, qui dans sa conception du dispositif analytique comme relation entre deux personnes, manque la distinction du symbolique et de l’imaginaire, le schéma optique de Lacan (et plus tard, le schéma L) aménage au-delà de la relation en miroir entre le moi et le petit autre un axe symbolique entre le sujet et le grand Autre.
Entre intersubjectivité et intra-subjectivité, pas de différence de structure chez Lacan.

 

Faute d’isoler le symbolique, Balint traque « le symbole » derrière les dires du patient, s’attache à des signes « formels », non-verbaux, hors langage : « Ces éléments comprennent, entre autres,les changements d’expression sur le visage du patient, sa façon de s’étendre sur le divan, d’utiliser sa voix, de commencer et de finir la séance, ses maladies intercurrentes, même un malaise passager et, en particulier, sa manière d’associer. » (p. 280) Balint est légitime de chercher ce qui se dit au-delà de ce que le patient exprime– c’est ainsi que Freud lisait cette jouissance méconnue par lui, sur le visage de l’Homme aux rats racontant le supplice des rats –, mais comme il semble attacher plus de vérité aux signes corporels, il verse dans l’imaginaire, en le méconnaissant.

 

Primary love


Dans la suite du séminaire, plusieurs idées seront évoquées, par Granoff, qui se rattachent à la théorie de la relation d’objet élaborée par Michael et Alice Balint, fondée principalement sur la notion d’ « amour primaire », primary love.
Balint n’a pas à proprement parler enrichi la compréhension du narcissisme de nouvelles intuitions ; son apport est spécifiquement critique dans le sens où il récuse la notion de narcissisme primaire pour lui opposer celle d’amour primaire : selon lui, il n’existe pas de narcissisme primaire caractérisé par le manque total de relation objectale. Plus précisément, Balint pense que dès les premiers jours de sa vie, le nourrisson forme des relations d'objet libidinales, tournées vers l'extérieur. Une telle idée n'était pas couramment admise à l’époque, puisqu'on estimait qu'à cette étape de la vie, toute la libido était narcissique. En cela, il fait figure d’iconoclaste dans la tradition psychanalytique.

 

Pour les Balint, l'amour primaire consiste surtout à vouloir être aimé. Cette forme d’amour primitive, égoïste, fonctionne selon le principe ce qui est bon pour toi est bon pour moi. (Chaque partenaire considère comme allant de soi l’identité entre les désirs de l’autre et les siens.) Il y a, à cet égard, un paradoxe. Cet amour est réciproque entre la mère et l'enfant. Mais, en même temps, il est totalement égoïste, chacun attendant de l'autre un amour désintéressé sans se soucier de ce que l'autre pourrait désirer. (Cette théorie a d'ailleurs des conséquences par rapport à la direction de la cure, puisque l'analyste peut être confronté, chez son patient, à des manifestations de cet amour.)
Balint s’appuie sur les travaux de son épouse, Alice Balint, rassemblés dans l’article « L’amour pour la mère et l’amour de la mère ». Il examine la relation du bébé à sa mère, en laissant le soin à Alice Balint d’éclairer cette unité duelle pour ce qui est de la mère.

 

Balint critique l’idée de l’absence de relations d’objet et signale chez Freud l’importance de pulsions partielles qui ont un objet dès le début.Il prend l’exemple de l’autoérotisme oral, que l’on peut considérer comme secondaire aux satisfactions des besoins oraux par l’objet, ce qui démontre une relation d’objet dès le début.


Donc, les relations d’objet sont toujours présentes et l’autoérotisme est soit un jeu inoffensif, soit un défi, une consolation par rapport à un conflit provoqué par les objets. Il en est de même des relations prégénitales, qui doivent être analysées. Quand on en recherche les causes, on voit que la clinique est en contradiction avec la théorie de la libido, remarque Balint.
Il s’appuie sur Ferenczi, pour qui les relations d’objet jouent un rôle prédominant même dans les couches les plus profondes du psychisme (Thalassa). L’expérience de cures très avancées montre ces relations d’objet les plus profondes à travers la phase finale du «renouveau », presque entièrement passive. Je cite Balint : « La personne en question n’aime pas, mais elle désire être aimée. Ce désir passif est indubitablement sexuel, libidinal » (p.73) (1).

Il constate que, lorsqu’un niveau profond est atteint, le patient attend des gratifications primitives. Si l’analyste se montre frustrant, alors la réponse du patient est caractéristique d’un nourrisson : perte de sécurité, sentiment de dévalorisation, désespoir, déception amère et profonde, perte de confiance, agression et crainte de vengeance. Si, par contre, l’analyste donne satisfaction au patient, alors cela déclenche un état quasi maniaque, une exaltation,un sentiment de puissance et la proximité d’un état d’assuétude ou de perversion grave. Si la gratification s’arrête, alors on peut observer le retour à l’état antérieur.

Balint, s’interrogeant sur ces désirs, s’est aperçu qu’il s’agissait de désirs innocents et naïfs. Il suffit d’un mot gentil, d’appeler le patient par son prénom ou de le laisser appeler l’analyste par son prénom, de tenir la main de l’analyste pendant la séance, d’emprunter un objet ou de recevoir un cadeau insignifiant, de vouloir toucher l’analyste ou être touché, caressé par l’analyste.

Balint souligne deux caractéristiques fondamentales de ces désirs : a) ils sont toujours et sans exceptions dirigés vers un objet ; b) ils n’excèdent jamais le niveau du plaisir préliminaire.
L’exigence est véhémente, mais le but est tendre, inhibé quant au but. La gratification du désir, lorsqu’elle intervient au bon moment et avec l’intensité adéquate, entraîne une « sensation paisible et tranquille de bien-être ». (Le bruit et la passion ne seraient pas primaires mais secondaires à la frustration.)
À tort, on a interprété la passion déployée comme agression, sadisme, or, pour Balint, la méchanceté est toujours secondaire. C’est la souffrance qui rend méchant. « Nous n'avons jamais observé de personne congénitalement méchante ou mauvaise, ni de véritable sadique. [...] C'est la souffrance qui rend méchant. Les adultes comme les enfants, lorsqu’ils sont méchants ont une raison pour l’être ».
L’autre erreur a consisté à relier la demande passionnelle avec un but de plaisir passionné, d’orgasme sensuel. La demande passionnée est normale et saine alors que le but passionnel signe un développement très perturbé et est un signal d’alarme (2).


Pour Balint, cette attitude primaire : « Je dois être aimé, toujours, partout, de toute façon, dans tout mon corps, sans le moindre effort de ma part, est le but final de toute aspiration érotique ».(p. 75) Ce but n’est souvent atteint que par des détours. Recevoir trop peu rend narcissique et agressif.

L’un des détours pour parvenir au but primaire (être aimé, gratifié) est constitué par le narcissisme : si le monde ne m’aime pas assez je dois m’aimer et me gratifier moi-même. Aussi, pour lui, le narcissisme libidinal est toujours de nature secondaire.

Après avoir cité Sadger et Rank, Balint se réfère à Freud de Pour introduire le narcissisme,où deux conceptions se côtoient : soit il existe un narcissisme primaire, soit seules les pulsions autoérotiques sont primaires et une nouvelle action psychique est nécessaire pour donner forme au narcissisme.

Les énergies psychiques sont,au départ, indiscernables, pour Freud, qui tranchera dans Le Moi et Le Ça en faveur du narcissisme primaire – sans en débattre, regrette Balint. Alice Balint, par exemple, s’est attachée à la première conception freudienne : les pulsions autoérotiques sont primaires.

 

Mais comment comprendre le narcissisme primaire ?
Il s’agit pour Balint d’un usage impropre du mot et de distinctions insuffisantes.
Plusieurs concepts sont rassemblés sous le chef du narcissisme : l’autoérotisme, au départ, qui est une simple description d’instincts, presque purement biologique et qui ne désigne rien de la relation d’objet ; ensuite, le narcissisme au sens étroit, qui recouvre deux choses : un investissement de libido dans lequel le sujet s’aime lui-même et un sujet qui ne tient pas compte suffisamment de la réalité, du monde extérieur. Chez le nouveau-né, deux aspects seulement se retrouvent : l’autoérotisme et le comportement narcissique par rapport à la réalité. Mais ce serait une erreur de parler, là, d’amour narcissique, d’amour de soi et de le considérer comme inné et primaire, selon Balint.

 

L’autre détour par rapport au but passif d’être aimé, c’est ce que Balint appelle l’amour d’objet actif : « Nous aimons et gratifions notre partenaire pour être aimé et gratifié en retour » (p. 78). Cela implique toujours un effort, une tension. Sous cet angle, les relations prégénitales pourraient être vues « comme des artefacts » dont sont responsables la société et les éducateurs (les études anthropologiques de Géza Róheim et de Margaret Mead vont dans le sens du rôle de l’éducation et de la société dans le développement ou non de formes de relations prégénitales).


Pour Balint, le but final de toute pulsion est l’union avec l’objet, le rétablissement de l’unité moi-objet ce que le coït chez l’adulte permet au mieux d’approcher. Lors de l’orgasme, l’objet est oublié dans un fantasme d’harmonie complète. Dans tous ces cas : l’enfant et sa mère, le coït et l’adulte en analyse vis-à-vis de son analyste, on peut voir l’absence du sens de la réalité.

 

La théorie de l’amour primaire de Michael Balint trouve son corollaire dans cet énoncé de l’article d’Alice Balint : « L’amour de la mère est la contrepartie presque parfaite de l’amour pour la mère. »
Si la question abordée ici est celle d’une totale complémentarité des besoins, il suffit de considérer le travail d’Alice Balint pour se rendre compte des difficultés qui se présentent dans la défense de cette perspective. Dans ce que Lacan appelle « une défense héroïque » de sa théorie, Alice Balint tente de prouver, sans l’ombre d’un doute, qu’il y a certains besoins fondamentaux que l’existence d’un enfant satisfait chez la mère. S’il s’agit-il ici d’une question de réciprocité, il faut que la mère aussi bénéficie d’une certaine manière de la relation qu’elle a à son enfant, puisqu’il doit y avoir une complémentarité absolue des besoins entre les deux parties impliquées. Elle va même jusqu’à avancer des exemples de cannibalisme maternel dans les tribus primitives pour démontrer que l’enfant est un objet qui peu combler les besoins vitaux et animaux de la mère en période de famine. Bien sûr, c’est pousser l’analogie à ses limites extrêmes : mais Alice Balint ne pense pas qu’il s’agisse seulement d’une analogie…

 

Dans la suite de son article, Alice Balint donne l’exemple d’une patiente qui analyse ses sentiments de masculinité durant sa première année de cure. Malgré les progrès réalisés, en particulier l’amélioration de ses capacités orgasmiques, elle gardait toujours à l’égard de sa mère une haine très forte. Selon Alice Balint, cette haine n’était que la rationalisation d’une attitude plus primitive équivalant à un fort-da : elle aspirait pouvoir disposer de sa mère avec le même détachement que celle-ci manifestait envers ses amants, les éconduisant lorsqu’elle n’en avait plus besoin.

Elle dit en quelque sorte « que c’est gentil à toi, maman, de disparaître au bon moment » en songeant épouser le père ; car la mère idéale n’est pas censée avoir d’intérêt en propre.
Cette configuration est celle de l’amour pour la mère, qui est dépourvu de sens de réalité, ceci par opposition avec la relation au père, troisième personnage dont le rôle est d’amener le sens de réalité. Et Alice Balint de conclure : « La haine authentique et avec elle l’ambivalence authentique se développent beaucoup plus facilement par rapport au père que l’enfant connaît depuis le début comme un être ayant ses intérêts propres. » (p. 132)

 

L’amour génital


Si l'amour primaire constitue pour Balint la première forme de la relation d'objet, la forme la plus achevée va être décrite comme amour génital. Là encore on se trouve face à un paradoxe, puisque cette forme supposée achevée entremêle, de façon parfois surprenante, ce qu'il y aurait de plus égoïste et de plus altruiste.

Ce cheminement de pensée paradoxal a pu faire dire à Granoff que Balint a écrit cet article pour le démolir. Et, en effet, on se trouve quelque peu déconcerté par la façon dont Balint conduit son argumentation à travers cet article : il pose une série de conditions pour définir l’amour génital d’une façon idéale, pour les critiquer l’instant d’après, soit en les relativisant, soit en les déniant tout bonnement.(Vous allez voir tout à l’heure)


Il commence par remarquer que la littérature psychanalytique a moins traité de l’amour génital par comparaison avec l’amour prégénital, ou alors quand elle l’a fait, c’était sous une forme négative. Ainsi la définition que donne Abraham de son fameux terme de « phase post-ambivalente » que Balint commente avec ironie : « Nous savons à peu près ce qu’est un rapport amoureux ambivalent, tandis que de l’amour post-ambivalent tout ce que nous savons, c’est qu’il n’est plus ambivalent, ou, tout au moins, qu’il ne devrait plus l’être. »

Alors, il dit, imaginons un cas idéal d’amour génital post-ambivalent, qui ne comporte aucune trace d’ambivalence, ni de relation d’objet prégénitale : et nous avons cette fameuse citation, p. 333 du séminaire ou p. 359 dans la toute dernière édition ; à partir de la p. 151 dans le livre de Balint.

 

 voir chapitre « L’Amour génital » du livre de Balint, Amour primaire et technique psychanalytique, plus précisément p. 151-154


Sonnet 129 de Shakespeare, auquel Balint se réfère dans ces pages ]

 


dépense vitale dans un désert d'abjection

acte du plaisir jusqu'au plaisir de l'acte

traître assassin sanglant coupable

sauvage extrême obscène cruel voyou

jouissance immédiatement suivie de dégoût

traque folle et une fois la proie saisie

haine folle comme si l'appât englouti

fût mis exprès pour rendre l'autre fou

fou de poursuivre fou de posséder

extrême d'avoir eu de prendre de vouloir

tenter le bonheur trouver le malheur

avant quelle joie après qu'un rêve

 

tout le monde le sait mais pas un homme

pour fuir le ciel qui conduit les hommes à cet enfer


L’étymologie du mot « tendresse », qu’il va ensuite remarquablement déployer, semble venir renforcer cette idée, de sorte qu’il en arrive à se demander : « Comment l’amour génital, la forme évoluée de l’amour, s’est-il retrouvé dans cette compagnie douteuse où l’on rencontre la maladie, la faiblesse, les immaturités? »

 

Enfin, Balint conclut que l’amour génital n’a, en fait, pas grand-chose à voir avec la génitalité ; que c’est un artefact de la civilisation comme l’art et la religion. « En fait, ce type d’amour utilise seulement la sexualité génitale comme un tronc, pour y greffer quelque chose d’essentiellement différent. Bref, on attend de nous et nous espérons recevoir de la gentillesse, de l’attention, de la considération, etc. même lorsqu’il n’est pas question de désir génital ou de satisfaction génitale. » (p. 157) ; « C’est une fusion d’éléments disparates : un « mélange bizarre » de satisfaction génitale et de tendresse prégénitale. » (p.162)

 

Comment comprendre l’assimilation de l’amour génital à un artefact, à un produit de la civilisation ?
Là, Balint fait intervenir – comme un appendice à son article – le mythe de la horde. Si l’on en croit ce que dit Freud, on en vient à penser que l’amour génital, « forme authentique et quintessence de la sexualité adulte, » se présente à l’origine sous une forme homosexuelle, c’est-à-dire perverse, d’une maturité incomplète. Les civilisations représentent une conquête progressive de toutes les relations entre hommes par l’amour homosexuel sublimé et inhibé quant au but, et une extension, secondaire seulement, de ces nouvelles formes  d’amour aux relations entre homme et femme.


Au terme de ce cheminement qui ressemble à une chaîne de paradoxes, l’amour génital apparaît comme une « chose introuvable ». S’il est mal nommé, selon Balint, c’est parce qu’il n’existe pas. L’amour génital au sens qu’il entend lui donner n’existe que chez les animaux, conclusion surprenante d’un Balint anticipant sur le non-rapport sexuel, qui dans sa proposition d’un amour primaire, laissait entendre l’existence d’un objet naturel parfaitement comblant.

 

1) Balint met en lien cet amour d’objet passif avec le travail de Ferenczi sur la Confusion de langue et avec les travaux d’Imre Hermann sur la tendance à s’accrocher (précurseur de l’attachement de Bowlby, lui aussi de l’école hongroise).

2) Balint reprendra bien plus tard cette idée dans un remarquable travail sur les régressions bénigne et maligne.
Cf.Les voies de la régression.